Voyant et médium aujourd’hui : assumer un métier à part

Voyant et médium aujourd’hui : assumer un métier à part

Karl Stephane interroge un métier à part : voyant et médium, entre faculté, modernité et nécessité d’assumer pleinement ce que l’on est.

Karl Stephane interroge un métier à part : voyant et médium, entre faculté, modernité et nécessité d’assumer pleinement ce que l’on est.

Karl Stephane

Les petits mots de Karl

Voyant et médium : pourquoi faudrait-il avoir honte de le dire ?

Il y a quelque chose qui m’étonne de plus en plus dans le monde de la voyance : une partie de ceux qui l’exercent semble aujourd’hui presque gênée par le mot lui-même. On consulte, on parle de ressentis, de perceptions, parfois de prédictions, on évoque la médiumnité, on propose des séances payantes, on construit tout un univers autour de cette activité, mais au moment de se présenter clairement, le mot « voyant » disparaît. Il est remplacé par une accumulation de termes plus doux, plus modernes, plus rassurants peut-être : intuitif, accompagnant, praticien, guide, lecteur d’âme, facilitateur, énergéticien, révélateur de potentiel. À force de vouloir rendre la voyance plus présentable, certains finissent presque par faire disparaître ce qu’ils sont censés exercer.

Pourquoi le mot « voyant » gêne-t-il autant ?

Je comprends évidemment le poids des clichés. La profession n’a pas toujours été servie par ceux qui la représentent, loin de là. Les promesses absurdes, les retours affectifs garantis, les scénarios catastrophistes, les consultations à rallonge, les méthodes commerciales agressives et les personnages plus spectaculaires que convaincants ont durablement abîmé son image. La voyance s’est elle-même fabriqué une partie de sa mauvaise réputation. Mais faut-il pour autant décider que le problème vient du mot ? Je ne le crois pas. Le mot « voyant » n’est pas ridicule en soi ; il le devient lorsque ce qu’il recouvre l’est. Un métier n’a pas besoin de changer de nom chaque fois que certains l’exercent mal.

Il faut peut-être aussi revenir à quelque chose de beaucoup plus simple : être voyant devrait vouloir dire quelque chose de précis. La voyance ne consiste pas simplement à être sensible, intuitif, attentif ou particulièrement doué pour comprendre les gens. Ce sont de vraies qualités, mais elles ne suffisent pas. Une personne peut avoir une intuition remarquable, sentir qu’une relation va mal, comprendre qu’un interlocuteur ment, anticiper une décision ou deviner l’issue d’une situation grâce à son expérience et à son sens de l’observation. Tout cela existe, mais si l’on met tout dans la voyance, alors le mot finit par ne plus rien vouloir dire.

Une faculté, pas un « don »

Pour moi, la voyance repose sur une faculté de perception particulière, et je tiens précisément à ce mot : faculté. Je parle très rarement de « don », parce que ce terme ne m’a jamais vraiment convenu. Il charrie une idée d’élection, presque de privilège spirituel, comme si quelques individus avaient été choisis pour recevoir un pouvoir extraordinaire. Cela nourrit facilement les postures, les légendes personnelles et les récits grandioses. Une faculté me paraît beaucoup plus juste, parce qu’elle peut être naturelle sans être magique, forte chez certains et plus diffuse chez d’autres, mais surtout parce qu’elle évolue, s’affine, se confronte à la réalité et demande du travail.

L’expérience compte énormément. Les années de pratique, les milliers de situations entendues, les perceptions justes, les erreurs, les confirmations tardives, les choses que l’on comprend immédiatement et celles que l’on ne comprend que plus tard, tout cela façonne une manière d’exercer. Une faculté réelle n’exonère pas du travail ; elle l’exige. Elle impose aussi une certaine humilité, parce qu’elle n’est ni parfaite ni constante, et parce qu’elle oblige à accepter qu’il existe parfois des zones de flou, des informations incomplètes ou tout simplement des moments où rien ne vient.

Y a-t-il vraiment autant de voyants qu’on le prétend ?

C’est aussi ce qui m’amène à une question un peu plus dérangeante : y a-t-il réellement autant de voyants qu’on le prétend aujourd’hui ? Je n’en suis pas certain. Le développement des réseaux sociaux, des plateformes, des formations en ligne et du marketing personnel a rendu extrêmement facile le fait de se présenter comme voyant, médium ou intuitif. Il suffit parfois d’un compte bien construit, de quelques visuels, de phrases suffisamment générales et d’un peu d’assurance pour créer une activité qui ressemble extérieurement à de la voyance. Cela ne signifie évidemment pas que tous ceux qui se lancent sont dépourvus de faculté, mais cela signifie qu’il est devenu beaucoup plus simple d’adopter le titre que d’en démontrer la réalité.

Le terme « intuitif » a d’ailleurs un avantage extraordinaire : il est presque impossible à contester. Tout le monde possède une intuition à des degrés différents. Dire « je travaille avec mon intuition » n’engage pas beaucoup. Dire « je suis voyant » est déjà plus précis, parce que cela suppose que quelque chose est réellement perçu au-delà des informations disponibles, au-delà d’une simple analyse psychologique ou d’une lecture fine de la personne en face. C’est peut-être justement cette précision qui dérange certains professionnels, parce qu’elle oblige davantage à répondre de ce que l’on affirme être.

Le mot « praticien » fonctionne un peu de la même manière. Je l’utilise moi-même parfois pour parler globalement de la profession, mais il faut reconnaître qu’il est devenu un formidable refuge sémantique. « Praticien » donne immédiatement une impression de sérieux tout en permettant de ne jamais dire exactement ce que l’on pratique. Praticien intuitif, praticien énergétique, praticien spirituel, praticien en guidance : tout cela peut être parfaitement respectable, mais parfois on a surtout l’impression d’assister à une gigantesque partie de cache-cache avec le mot « voyant ».

Moderniser la voyance sans la renier

Et pourtant, si la faculté existe réellement, où est le problème ? Je suis voyant. Je suis médium. Ce sont les mots que j’utilise parce qu’ils correspondent à ce que je fais, et cela ne m’empêche absolument pas de rester moi-même. C’est même l’un des points auxquels je tiens le plus. Pendant longtemps, la voyance a été entourée de codes, comme s’il fallait presque correspondre à une image préexistante du voyant : une certaine manière de parler, de se présenter, d’aménager un lieu, parfois même de se mettre en scène. Le métier a construit sa propre scénographie, et cette scénographie l’a aussi enfermé dans une caricature dont il peine encore à sortir.

Je n’ai aucune envie de jouer ce rôle. Une faculté n’exige pas de personnage. On peut être voyant et profondément contemporain, aimer la technologie, le design, l’architecture, les conversations très terre à terre, l’humour et tout ce qui n’a absolument rien de mystique. On peut construire un site moderne, consulter à distance, utiliser le téléphone, la visioconférence ou WhatsApp, réfléchir au libre arbitre, écrire des articles, s’interroger sur son propre métier et continuer à appeler cela de la voyance. C’est même, à mon sens, une forme de maturité professionnelle.

On peut d’ailleurs être résolument moderne depuis le départ sans jamais avoir eu besoin de renier ce que l’on fait. Moderniser la voyance ne signifie pas chercher à la rendre tellement lisse, tellement rassurante ou tellement conforme aux codes du moment qu’elle finirait par ressembler à n’importe quelle activité de conseil. Ce métier reste à part, quoi qu’on en dise. Il repose sur une faculté qui ne s’explique pas comme une compétence classique, sur des perceptions qui ne relèvent pas d’un raisonnement ordinaire et sur une relation particulière à ce qui peut être ressenti, anticipé ou perçu. On peut vouloir sortir du folklore sans chercher à faire disparaître cette singularité.

C’est même, à mes yeux, toute la différence entre moderniser un métier et en avoir peur. La modernité consiste à faire évoluer les formes, les usages, le langage, le cadre et les outils. La peur consiste à atténuer tellement ce que l’on est que l’on finit par ne plus oser le nommer. Je n’ai jamais pensé qu’il fallait choisir entre être contemporain et être voyant. On peut être pleinement ancré dans son époque, refuser les caricatures, travailler autrement, communiquer autrement, et continuer à assumer qu’il s’agit d’un métier singulier, parfois déroutant, probablement impossible à faire entrer complètement dans les cases habituelles.

Moderniser la voyance devrait donc consister à faire évoluer la manière de l’exercer : revoir le rapport au temps de consultation, mieux protéger la confidentialité, mettre fin à certaines méthodes commerciales, parler plus clairement des limites, refuser les promesses absolues, améliorer la prise de rendez-vous, la communication et l’expérience globale de la personne qui consulte. Tout cela relève d’une vraie modernisation. Mais pourquoi faudrait-il, au passage, effacer le mot « voyant » ?

Quand le marketing finit par brouiller la faculté

J’irais même plus loin : plus le métier devient contemporain, plus il devrait pouvoir être nommé simplement. Un voyant sérieux devrait pouvoir dire qu’il est voyant sans ajouter quinze lignes de précautions derrière. Un médium devrait pouvoir dire qu’il est médium sans se transformer en personnage, et une personne qui ne possède pas cette faculté devrait peut-être simplement ne pas employer le mot. C’est là que le sujet devient plus délicat, parce que la multiplication des appellations permet aussi de brouiller les frontières entre intuition, psychologie, coaching, lecture comportementale, spiritualité et voyance.

Certains professionnels possèdent probablement de vraies facultés. D’autres ont surtout développé une excellente capacité à écouter, analyser et reformuler. D’autres encore savent parfaitement créer une impression de justesse avec des phrases suffisamment larges pour que chacun puisse s’y reconnaître. Ce n’est pas la même chose, et peut-être faudrait-il avoir le courage de le dire. La voyance n’a pas besoin que tout le monde soit voyant, pas plus qu’elle n’a besoin que tout le monde le devienne.

Je crois même que la profession gagnerait beaucoup à accepter l’idée que cette faculté est probablement plus rare qu’on ne l’imagine. Il existe sans doute énormément de personnes intuitives, sensibles, observatrices et capables de comprendre les autres avec beaucoup de finesse. Mais une faculté de voyance véritable, régulière, suffisamment précise pour devenir un métier exercé dans le temps, est peut-être beaucoup moins fréquente. Et cela expliquerait aussi pourquoi tant de consultations se ressemblent, pourquoi certains discours restent extrêmement généraux et pourquoi, parfois, l’habillage marketing semble infiniment plus travaillé que ce qui se passe réellement pendant la séance.

Ce genre de remarque peut évidemment faire grincer quelques dents, mais la profession gagnerait peut-être à grincer un peu plus souvent des dents. À force de ne jamais se regarder franchement, elle laisse d’autres le faire à sa place. Assumer le mot voyant, c’est aussi accepter les exigences qui vont avec. Il ne suffit pas d’avoir un joli site, une belle photo ou un vocabulaire séduisant. À un moment donné, quelque chose doit se produire dans la consultation : une information doit apparaître, un élément inattendu doit émerger, une perception doit dépasser ce que la personne a elle-même apporté.

La voyance n’est pas l’infaillibilité

Cela ne veut pas dire que tout doit être exact, et c’est là une autre absurdité du métier : certains voyants donnent parfois l’impression de devoir être infaillibles pour être crédibles. Je ne crois pas une seconde à l’infaillibilité. Un voyant peut se tromper, un médium peut interpréter incorrectement une perception, une information peut être floue, une temporalité difficile à situer, certaines personnes plus faciles à ressentir que d’autres. Il existe même des consultations où très peu de choses arrivent, et cela peut paraître inconfortable à reconnaître, mais c’est justement ce qui distingue une faculté d’un numéro de magie.

Je me méfie beaucoup plus d’un voyant qui affirme tout voir, tout savoir, tout prévoir et ne jamais se tromper que d’un voyant capable de dire qu’il ne perçoit rien de suffisamment clair pour l’affirmer. La maturité professionnelle commence peut-être là. Une faculté n’a pas besoin d’être exagérée pour exister, pas davantage qu’elle n’a besoin d’être divinisée ou vendue comme un superpouvoir. Et elle n’a certainement pas besoin d’être cachée derrière un autre métier.

C’est d’ailleurs l’un des paradoxes les plus amusants de l’époque : certains professionnels veulent tellement prendre leurs distances avec l’image traditionnelle de la voyance qu’ils finissent par ne plus oser prononcer le mot qui définit pourtant leur activité. Je trouve cela dommage, parce que le mot peut justement être réhabilité, non pas avec de grands discours, mais avec le travail, le sérieux, l’expérience, la manière de traiter les personnes, la capacité de ne pas raconter n’importe quoi et suffisamment de confiance pour ne pas avoir besoin de se réinventer une identité professionnelle tous les six mois.

Assumer enfin le mot « voyant »

Ma pratique a évolué avec les années, ma manière de consulter aussi, mon rapport au métier également. J’ai changé d’avis sur certaines choses, j’en ai confirmé d’autres, j’ai vu passer des modes, de nouvelles appellations et quantité de promesses censées réinventer la voyance. Le mot, lui, est toujours là, et finalement cela me convient très bien. Je préfère un terme ancien, parfois imparfait, mais clair, à une formulation sophistiquée dont personne ne comprend vraiment le sens. Je préfère dire « voyant » et expliquer ensuite ma manière de travailler plutôt que d’inventer un concept destiné à rendre mon activité plus acceptable.

Je préfère aussi parler de faculté plutôt que de don, reconnaître les limites plutôt que fabriquer une légende, et laisser la pratique parler plutôt que le personnage. Peut-être est-ce cela, au fond, qui distingue encore certains professionnels dans un univers devenu extraordinairement encombré. Il ne suffit pas d’avoir envie d’être voyant, et il ne suffit pas non plus de se déclarer voyant. Ce n’est pas parce que le mot apparaît partout qu’il correspond nécessairement à une réalité partout.

Il y a peut-être aujourd’hui énormément de personnes qui parlent de voyance, énormément de comptes, énormément de contenus, énormément de guides, énormément de praticiens intuitifs et énormément de médiums autoproclamés. Mais des voyants au sens plein du terme, c’est-à-dire des personnes disposant réellement de cette faculté, capables de l’exercer dans le temps, de se confronter aux faits, de reconnaître leurs erreurs et de continuer malgré tout à obtenir des informations qu’elles ne pouvaient raisonnablement pas connaître, il y en a peut-être beaucoup moins qu’on ne l’imagine.

Et finalement, c’est peut-être justement pour cette raison qu’il ne faut pas avoir honte du mot. Quand on possède réellement cette faculté, on peut l’assumer sans folklore, sans personnage, sans titre inventé et sans cérémonie. On peut être simplement soi-même, exercer son métier avec sérieux, accepter qu’il ne soit ni parfait ni infaillible, et continuer à écrire les choses comme elles sont : voyant et médium.


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